Entretien avec Marwan Muhammad, auteur et statisticien, ancien porte-parole du CCIF (Collectif contre l'islamophobie en France).

vendredi, 12 septembre 2014 19:16

hotel-paris1/Vous avez récemment posté un billet sur votre page Facebook démontrant que les postures de certains tenants du "Qatar-bashing" sont, à bien les analyser, motivées par leur rejet de tout ce qui se rapporte à la sphère islamique.

L'analyse des discours de la majorité des agresseurs et discriminants islamophobes montre que leurs constructions, idéologique et émotionnelle, sont souvent très basiques. On y voit plusieurs éléments récurrents : 

- L'amalgame entre Arabes et Musulmans, contribuant à la « racialisation » de l'Islam en tant que religion, participant ainsi à la définition d'un Islam presque biologique, dont les hordes se répandraient à travers l'Europe (avec toutes les allusions sémantiques à la contagion, à la maladie et à l'inoculation dont seraient victimes des "élites mondialistes" trop complaisantes)

- La continuité entre les arabo-musulmans vivant en Europe (perçus comme "infiltrés sous contrôle"), ceux du monde Arabe (perçus comme leurs "alter-égos en environnement barbare") et ceux du Golfe (présentés comme les riches parrains et financeurs de l'islamisation de l'Europe)

- Les fantasmes orientalistes présentant des Arabes mythifiés, dans d'opulents palais, abreuvant le monde d'or et de pétrole pour mieux pouvoir le contrôler et l'asservir...

De tels clichés participent au rôle symbolique assigné aux Qataris. Ce rôle, sans être toujours explicitement verbalisé, demeure opérant dans un imaginaire collectif où l'archétype de l'Arabe du Golfe est un émir, riche et conquérant. Il est donc clair qu'une partie des discours critiques à l'égard du Qatar réutilisent ces ressorts et se nourrissent du sentiment islamophobe en le projetant sur tout ce qui, de près ou de loin, présenterait des signes d'islamité, si cosmétiques soient-ils, pour déverser leur discours de haine et conforter leur névrose autorégulée. 

Il est d'une cruelle ironie de noter que, tout en nourrissant un discours de haine vis-à-vis de cette religion et de ceux qui la pratiquent, les islamophobes placent l'Islam au centre de leur vie et de leurs préoccupations. 

Il en résulte un intérêt tout particulier pour des pays à majorité arabo-musulmane, dont le Qatar-bashing est un simple exemple, de la même manière que d'autres formes de problématisation et de diabolisation seront envisagées pour d'autres pays comme l'Algérie (trop indisciplinée...), la Turquie (trop ambitieuse...) ou le sultanat de Bruneï (trop religieux...).

2) Diriez-vous, comme l'a affirmé le journaliste Christian Chesnot, que les Qataris sont " les bouc émissaire de l’islamophobie" en France et que, d'une certaine manière, la peur de l'Islam qui taraude la société française se projette dans la crainte de cet Etat riche, prospère et musulman?

Je ne reprendrais pas l'expression de M. Chesnot, dans la mesure où je ne pense pas que les Qataris soient réellement lésés dans leurs intérêts par l'émergence de l'islamophobie en Europe. Ce serait faire injustice à tous ceux qui, en France et ailleurs, souffrent de cette forme de racisme sans pour autant avoir les moyens suffisants pour se défendre. Par ailleurs, je doute personnellement que la majorité de l'élite qatarie comprenne ou ressente réellement la condition des Musulmans vivant en Europe. Leurs enjeux, leurs problématiques et leurs soucis quotidiens sont tout simplement différents. Néanmoins, le rapport au Qatar est une projection et un révélateur du rapport à l'arabo-islamité de manière plus générale. En cela, il est intéressant d'observer, de manière clinique, la société française se raconter dans son rapport à l'altérité arabe et islamique, incarnée en l'occurrence par le Qatar. 

Il est ainsi risible de voir les atermoiements et attitudes proches de la schizophrénie de ceux qui, d'une part appellent de manière quasi-religieuse à la mondialisation, à l'ouverture des marchés et à la circulation des capitaux pour le bien des investisseurs tout en s'indignant, quand cela arrive, que les investisseurs soient Arabes, et en l'occurrence Qataris. Cette attitude se retrouve, dans une large mesure, au travers d'une diplomatie de séduction économique cycliquement contredite par des déclarations politiques à l'emporte-pièce qui, sans remettre en cause les relations bilatérales fructueuses qu'entretiennent la France avec le Qatar, donnent des signes de virilité à un électorat réceptif au dénigrement de quelques Arabes ayant entrepris, le romantisme aidant, de redresser un club de foot à la dérive. C'est un peu "je t'aime, moi non plus..." dans des relations (presque) amoureuses pour le moins tarifées. 

Voici donc un espace où le cynisme économique se trouve dépassé par une haine idéologique, ce qui, si l'islamophobie n'avait pas de si graves dommages, aurait presque pu constituer l'une des seules forces d'entravement du tout financier vers lequel les démocraties européennes semblent se déplacer inéluctablement, en évinçant jusqu'au plus haut niveau de l'état ceux qui oseraient remettre en cause un tel modèle. 

Il en est de même sur la question de la finance islamique: Mme Lagarde avait, durant son ministère, assoupli plusieurs dispositifs règlementaires pour attirer une partie des capitaux du Golfe dont Londres bénéficiait jusqu'alors, tandis que dans le même temps, plusieurs collègues de sa majorité s'indignaient que, ô miracle du droit de la propriété, des investisseurs qataris acquièrent, dans plusieurs quartiers de Paris, des immeubles à prix exorbitants, résultant de la gentrification de la capitale et du refoulement, toujours plus loin, des familles de classes moyennes pour faire de Paris une ville musée traversée de quartiers d'affaires. La même attitude, telle un oxymoron émotionnel, se retrouve dans la capacité des grandes banques françaises à s'agenouiller devant les fonds d'investissement du Golfe pour quelques contrats (là-bas), tout en étant dans une attitude de dénigrement vis-à-vis des consommateurs et des associations à éthique musulmane (ici), en fermant de manière régulière les comptes de ces dernières lorsqu'elles montrent de trop visibles signes d'islamité.  

Le progrès social, l'éthique en économie, l'effacement des disparités de richesse les plus manifestes sont donc, sinon un axe de convergence, du moins un axe de déni pour des groupes qui, au-delà de leur appartenance ou de leurs idéologies respectives, s'accordent à consacrer la toute-puissance du libéralisme et sa prééminence sur l'intérêt commun.

Plus que de la peur du Qatar, c'est de la peur d'elle-même que souffre une partie de la France, dans une certaine mesure, lorsqu'elle se sent menacée des conséquences (culturelles et sociales) de ses propres choix (économiques).


3) Dans votre texte, vous évoquez une forme de "capitulation culturelle qui est à l'œuvre" pour qualifier certains investissements de cet émirat. Pourriez-vous nous en dire davantage? 

Si le Qatar tente d'acquérir les murs de Paris, c'est que Paris possède déjà le cœur du Qatar. 

Si cet émirat juge que les entreprises du CAC40 et du FTSE sont à même, sur le long terme, de garantir sa pérennité plus que des investissements dans son propre pays et ses propres brevets, c'est qu'il considère, indirectement, que les cerveaux de ces entreprises seraient plus à même d'être en prise avec les réalités du monde de demain. 

Si le modèle éducatif du Qatar est d'importer, à grands frais, des écoles et des universités du monde occidental plutôt que de développer une vision autonome des savoirs et des connaissances, c'est qu'il juge qu'il y a, pour les futures générations de Qataris, plus à apprendre de Harvard ou de l'ESSEC que de Ain Shams ou de l'université de Kuala Lumpur. 

Ces choix sont révélateurs de la société que le Qatar cherche à construire et du monde qu'il cherche à façonner. 


Se pose également la question de la résilience d'un modèle essentiellement basé sur l'importation des cultures, des forces de travail, des savoirs et des techniques qui, au-delà de la continuité économique (assurée par le basculement, à l'horizon 2030, d'une rente gazière vers une rente financière), ne semble pas aboutir à une émulation collective produisant un paradigme culturel et intellectuel qatari, mais plutôt la coexistence de valeurs et d'identités parfois antithétiques, dans un espace géographique toujours plus confiné. 

Si au bout du compte le Qatar se donne tout ce mal pour ressembler à l'Europe, dans sa culture, ses pratiques économiques, ses valeurs et ses codes, c'est que l'identité européenne est et demeure une commodité désirable pour des élites en développement qui, sans assigner à leur culture et à leur identité propres une valeur suffisante, cherchent à reproduire sans rarement les questionner, des modes de vie occidentaux dont les premiers intéressés, issus des classes populaires européennes, dénoncent pourtant aujourd'hui les limites et les travers. 

Ce que les détracteurs du Qatar voient comme une conquête économique peut donc être vu, en fait et dans le même temps, comme une forme de capitulation culturelle.

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