"Le Qatar bashing est devenu le symptôme d'une France angoissée"

dimanche, 26 avril 2015 13:09

Nous vous proposons cette tribune intéressante du serial entrepreneur Georges Chebib sur les dessous du Qatar-Bashing publiée le 17 avril sur le site "Le Plus-Nouvel Obs".

"Le Qatar bashing est devenu le symptôme d'une France angoissée".

L’envie d’exprimer ce constat m’est venue suite à la lecture d’un article sur l’acquisition par le Qatar Museum d’un tableau de Gauguin intitulé Nafea Faaipoipo. En lisant les différents commentaires laissés par les internautes, je fus stupéfait par la haine et la frustration exprimées par la majeure partie des lecteurs à l’égard du Qatar. En résumé, la thématique récurrente était la suivante : une fois de plus le Qatar achète « le patrimoine » de la France, son « âme », « sa culture ». Les commentaires racistes et islamophobes, du genre : «ils vont lui peindre une burqa », « en faire un autodafé », ne manquaient évidemment pas à l’appel. Idem pour les habituelles évocations sur le financement du terrorisme international, et l’achat de la coupe du monde 2022 etc.

 

Hormis le fait que le sujet ne concernait absolument pas la coupe du monde, le terrorisme, ou le port du voile, la plupart des auteurs n’avaient tout simplement pas remarqué (ou voulu remarquer) que le tableau appartenait déjà à une fondation Suisse, et avait donc déjà quitté le « patrimoine » français depuis bien longtemps. Le vendeur n’avait donc que peu d’importance, ce qui hérissait le poil patriotique de ces lecteurs, c’était uniquement le fait que l’acheteur soit le Qatar Museum. Quelque soit le sujet, la simple évocation du Qatar renvoie à un reflexe pavlovien de critiques. Le Qatar Bashing est devenu l’un des exutoires favoris de toutes les frustrations de la France. Il met d’accord l’extrême droite et l’extrême gauche, les patriotes aigris et les vrais nationalistes, les racistes, les islamophobes et les défenseurs des droits de l’homme, les anti-mondialisations et les anti-capitalistes, les complotistes ou même les « vrais » journalistes. Tout un chacun trouve une bonne raison de cogner sur le Qatar. Mais d’où vient ce Qatar Bashing ?

 

A qui profite le Qatar bashing?

 

N’en déplaise aux belles âmes de l’antiqatarisme éruptif, leur Qatar Bashing ressemble de plus en plus à une grande manipulation qu’à une reproduction réelle et impartiale de la réalité. Commençons par être honnête, la haine du Qatar profite indéniablement à d’autres, et les ennemis du Qatar ne manquent pas. Les premiers du plotons sont d’ailleurs ses voisins directs, en particulier l’Arabie Saoudite et les Emirats-Arabes-Unis, qui ne tolèrent pas les libertés diplomatiques du petit électron Qatari, et encore moins le poids médiatique de l’indomptable Al Jazira. Contrairement au Qatar, ces voisins ont soutenu le coup-d ‘état du général Sisi contre le gouvernement Mursi. Depuis, le Qatar est devenu persona non grata en Egypte en raison de son prétendu soutien au gouvernement précédent des frères musulmans. Récemment, les frères ennemis ont pu compter sur le soutien des lobbys pro-israéliens dans leur campagne médiatique de dénigrement.

 

Le Qatar, avec qui Israël entretenait pourtant de très bonnes relations diplomatiques, est tombé en disgrâce en raison de son soutien aux Palestiniens. Le gouvernement Netanyahu n’a pas supporté le rôle de premier rang de l’Emir du Qatar dans la réconciliation en avril 2014 entre l’autorité Palestinienne et le Hamas, et la constitution d’un gouvernement d’union nationale.

 

S’il est évidemment difficile de prouver l’existence de lobbyistes derrière les compagnes systématiques de Qatar bashing, particulièrement en Europe, certains indices flagrants ont été dévoilés, notamment aux USA. A titre d’exemple, le New York Times et Intercept révélaient récemment que les Emirats Arabes Unis versaient des sommes colossales à une société de lobbying et de communication du nom de Camstoll Group principalement pour répandre dans la presse américaine la thèse selon laquelle le Qatar finance le terrorisme, en particulier Al Qaeda et l’Etat islamique. Camstoll Group a été fondée en 2012 par d’anciens fonctionnaires américains du trésor, dont Matthew Epstein, un ancien attaché du Ministère du trésor américain auprès des Emirats et de l’Arabie Saoudite, et ayant travaillé sur le financement du terrorisme.

 

L’année de sa création, Camstoll recevait déjà un premier « retainer fee » versé par les Emiratis de 4,3 million de dollars et de 3,2 millions en 2013 ainsi que de paiements mensuels de 400,000 $. Le « Foreign Agents Registration Act » (FARA), à savoir le document que doivent remplir tous les agents travaillant pour le compte d’intérêts gouvernementaux étrangers aux Etats-Unis afin de décrire chacune de leurs rencontres, a permis de démontrer qu’il existait une corrélation directe entre les nombreuses rencontres de Camstoll avec certains journalistes proéminents (tels que Eli Lake du Daily Beast Agency, Mark Hosenball de Reuters, Erin Burnett’s de « Out Front » CNN etc.) et les nombreux articles ou documentaires de ces derniers sur le prétendus financement du terrorisme par le Qatar. L’investigation d’Intercept faisait également apparaître les liens de Camstoll Group avec le lobby pro-israélien. Grâce à ce lobbying en force les médias américains faisaient de l’Etat Qatar le principal financier du terrorisme international, malgré l’absence de preuve et le désaveu d’une telle théorie par la plupart des officiels américains.

 

Les campagnes anti-Qatar de certains journaux britanniques, tel que le Telegraph, semblent aussi indiquer la présence d’agences de communications professionnelles chargées d’alimenter les médias d’arguments sur le financement par le Qatar du terrorisme international. Ce thème est généralement aussi associé à la problématique de l’organisation de la coupe du monde de football et des travailleurs étrangers. Ce sujet étant très bien reçu par le public britannique qui n’a toujours pas pardonné au Qatar de lui avoir volé l’organisation de la coupe du Monde 2022.

 

La France n’est pas en reste puisqu’une partie de la presse française a clairement une dent contre le Qatar. Certains n’ont d’ailleurs pas attendu les lobbyistes pour reproduire une image négative du Qatar, et de ses dirigeants. A titre d’exemple, ce n’est pas un secret que Canal+ fut l’un des fers de lance du Qatar bashing en France que ce soit à travers les guignols de l’info (au demeurant très drôles) ou les nombreux documentaires sur le Qatar. Le rachat des droits du foot par BEIN, la chaine sportive d’Al Jazira, et son refus de « s’entendre », n’a toujours pas été digéré par la chaîne cryptée. Cette situation a d’ailleurs créé un étrange émoie dans le monde culturel Français, certains accusant même le Qatar de mettre en danger le cinéma et la culture française en dépouillant Canal+ des droits du foot.

 

Le financement du terrorisme international – la théorie du complot devenue réalité

 

Grâce à cette union sacrée entre les lobbyistes, l’antiqatarisme a donc connu un engouement médiatique en 2014, et les « soupçons » du financement du terrorisme international par le Qatar se multipliaient comme des petits pains dans les médias, et sur les réseaux. Dans un monde où les médias, en particulier les médias sociaux, se contentent de répéter une même histoire, dont la source n’est même plus connu, sans la vérifier ou la questionner, les simples suspicions devenaient petit à petit réalité, malgré l’absence de preuves formelles, et les démentis des services de renseignements, notamment de l’Etat français, d’un financement par le Qatar de terroristes.

 

Tous les ennemis du Qatar s’unissaient pour le dénoncer comme LE principal financier du terrorisme international dans le monde, mélangeant sans nuance, ni innocence d’ailleurs, le Hamas, les frères musulmans, Al Qaeda, l’Etat Islamique etc.

 

Cependant, l’homme cartésien doué d’un minimum de sens critique et qui connaît un peu le Qatar et ses dirigeants, comprend qu’il est inconcevable que le Qatar et ses dirigeants mettent à risque leur relation privilégiée avec les Etats-Unis et la France pour financer en cachette Al Qaeda et l’Etat Islamique. Outre le fait qu’une telle démarche pourrait difficilement rester secrète dans une région où tous les services de renseignement du monde concentrent leurs activités, l’intérêt stratégique pour le Qatar de soutenir des organisations terroristes par nature dangereuses pour son régime et sa propre stabilité, reste plutôt mystérieux et en tout cas, inexpliqué par ses détracteurs.

 

Il est plus vraisemblable que s’il y a eu financement de groupes d’oppositions, ceux-ci faisaient partie d’une liste préalablement approuvée par le groupe des amis de la Syrie. Et, ce financement a sans doute été sollicité, et en tout cas, autorisé par des protagonistes nettement plus influents que le Qatar au sein du groupe des amis de la Syrie. Il est tout à fait plausible que des citoyens Qataris ont apporté leur soutien à des organisations proches d’Al Qaeda. Dans ce cas, certaines preuves existent sans doute. Cependant, d’une part, le Qatar a récemment renforcé sa législation sur le financement du terrorisme, en total collaboration avec les autorités américaines et européennes, et d’autre part, comparé au Koweït et l’Arabie Saoudite, le Qatar est très loin d’être dans le podium des pays arabes dont les citoyens financent des organisations terroristes. Et, si l’on pousse un peu trop loin ce type de raisonnement pour malgré tout blâmer l’Etat Qatari, on risque de voir un emmerdeur (pas si bête) remarquer qu’il y a des milliers de citoyens européens partis combattre en Syrie, certains même, avec leur allocations sociales.

 

On peut donc raisonnablement affirmer que s’il y avait eu le moindre indice sérieux d’un financement par l’Etat Qatari d’Al Qaeda ou de l’Etat Islamique, celui-ci aurait été dévoilé depuis très longtemps. Au contraire, le Ministre Fabius confirmait récemment que cette question avait été investiguée par les services de renseignement, et que la réponse fut clairement négative. Le Président Sarkozy s’est également prononcé dans le même sens. Malgré cela, le Qatar continue d’être cloué au pilori pour son prétendu soutien au terrorisme international. Et, si nos dirigeants ne l’ont pas compris, ou refusent de le voir, c’est sans doute qu’ils seraient trop obnubilés par ses gazo-dollars du Qatar. Lorsque la parole des politiques et des services de renseignements ne compte plus, y compris pour les médias, c’est ce que « la théorie du complot » l’a malheureusement emporté sur la réalité.

 

« La France sous influence », « la colonisation par l’argent » ou « le cheval de Troie de l’islamisme »…

 

En France, les avocats du Qatar sont de moins en moins nombreux, et pire encore, le Qatar bashing est devenu une forme sournoise de tacle politique. Etre l’ami du Qatar, serait être l’ami des financiers du terrorisme international. Bruno Le Maire et François Fillion n’ont pas hésité à utiliser le Qatar bashing contre Sarkozy considéré par le public comme l’ami des Qataris. Le Front National a fait du Qatar le bouc émissaire idéal dans sa politique islamophobe.

 

Marine Le Pen parlait de « cheval de Troie de l’islamisme », accusant le Qatar de vouloir propager une conception fondamentaliste de l’Islam en France. On se rappellera d’ailleurs de ce fameux fond de 50 million pour « l’islamisation des banlieues », transformé pourtant dans l’anonymat médiatique quasi-total en un fond de 300 million pour financer les PME françaises en pleine période de crise économique.

 

Il semble donc évident que la relation Franco-Qatari a été génératrice d’emplois, plutôt que l’inverse, et nous n’observons aucun phénomène de délocalisation ou de risques sérieux de transfert de technologie, contrairement à d’autres Etats investisseurs en France.

Lien initial : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1355470-.html

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